En 1901, une femme entre dans un café de Thaon-les-Vosges avec une barbe frisée en double panache. Les clients se pressent pour la voir. Son café ne désemplit plus. Ce n'est pas un conte. C'est l'histoire vraie de Clémentine Delait, née en 1865 à Chaumousey dans les Vosges, devenue l'une des figures les plus singulières de la Belle Époque. Derrière la curiosité que suscite la femme à barbe, il y a des réalités médicales précises, des destins hors normes et des questions que la société préfère parfois esquiver. Je vous propose d'y regarder de plus près, sans détour.
Pourquoi certaines femmes ont-elles de la barbe ?
Deux conditions médicales distinctes expliquent l'apparition d'une pilosité excessive chez certaines femmes. Elles ne relèvent ni du hasard ni de la fantaisie, mais de mécanismes biologiques précis.
L'hirsutisme, un dérèglement hormonal fréquent
L'hirsutisme affecte entre 5 et 15 % de la population féminine et touche particulièrement les femmes méditerranéennes. Il se manifeste par une croissance de poils dans des zones typiquement associées au corps masculin : le visage, le menton, la lèvre supérieure. Ce dérèglement hormonal implique les androgènes, hormones produites en excès, qui stimulent anormalement les follicules pileux. Le résultat est visible : une pilosité dite androgéno-dépendante, qui peut nécessiter un rasage minutieux régulier.
Ce n'est pas anodin socialement. La question de la norme corporelle pèse sur ces femmes d'une manière que l'on mesure rarement de l'extérieur. Quelque chose se joue dans le silence qui entoure ce sujet.
L'hypertrichose, une anomalie génétique héréditaire
L'hypertrichose, en revanche, touche à la fois les hommes et les femmes. Elle est héréditaire et se caractérise par un excès de poils sur des zones cutanées normalement peu velues. Certaines personnes concernées peuvent se retrouver à se raser plusieurs fois par jour. Clémentine Delait en était atteinte : dès l'enfance, sa pilosité était déjà marquée, et c'est à la puberté qu'elle a commencé un rasage minutieux, poursuivi jusqu'à ses 36 ans.
| Condition | Population touchée | Cause principale | Hérédité |
|---|---|---|---|
| Hirsutisme | 5 à 15 % des femmes | Excès d'androgènes | Partielle |
| Hypertrichose | Hommes et femmes | Anomalie génétique | Oui |
Quelles solutions pour les femmes concernées par une pilosité excessive ?
Face à une pilosité faciale non désirée, les options sont aujourd'hui variées. Encore faut-il savoir lesquelles conviennent réellement à chaque profil.
L'épilation laser et la lumière pulsée
L'épilation laser ou à lumière pulsée reste le traitement esthétique le plus efficace sur le long terme. Mais ses contre-indications sont strictes. Elle s'adresse uniquement aux personnes ayant une peau très claire et des poils sombres. Les femmes avec une barbe blonde, une peau mate ou noire, les femmes enceintes, diabétiques ou atteintes d'une maladie du sang ne peuvent pas y recourir.
Ce point mérite qu'on s'y arrête. Beaucoup de femmes pensent que le laser est universel. Ce n'est pas le cas.
Les autres méthodes disponibles
D'autres approches existent, à adapter selon la nature et la densité de la pilosité :
- Le rasoir et le rasage régulier, méthode rapide mais temporaire
- La cire, efficace mais parfois irritante sur le visage
- La décoloration, qui atténue la visibilité sans retirer les poils
- L'épilateur électrique, utile mais douloureux sur certaines zones
- Un suivi médical avec traitement hormonal, selon l'origine du problème
Un suivi médical adapté reste indispensable dès lors que la pilosité est liée à un dérèglement hormonal avéré. S'en remettre uniquement aux solutions cosmétiques sans examiner les causes, c'est traiter le symptôme sans toucher le fond.
Les femmes à barbe célèbres qui ont marqué l'histoire
Plusieurs figures ont traversé les siècles avec leur barbe, leur dignité et occasionnellement leur révolte.
| Nom | Époque / Naissance | Particularité |
|---|---|---|
| Clémence Lestienne | 1839 | Boulangère qui vendait ses pains d'épices en foire |
| Annie Jones | XIXe siècle | Organisatrice de la grève des horreurs en 1898 |
| Jennifer Miller | 1961 | Jongleuse, dévoreuse de flammes, enseignante au Pratt Institute |
| Conchita Wurst | Contemporaine | Drag queen autrichienne, gagnante de l'Eurovision 2014 |
Clémence Lestienne, boulangère née en 1839, attirait les foules sur les champs de foire grâce à sa barbe, vendant ses pains d'épices dans une atmosphère de spectacle. Annie Jones, membre du cirque Barnum and Bailey, a organisé en 1898 à Londres la fameuse grève des horreurs pour exiger un vocabulaire plus respectueux. Jennifer Miller, née en 1961, est aujourd'hui jongleuse, dévoreuse de flammes, écrivaine et enseignante au Pratt Institute à Brooklyn. Quant à Conchita Wurst, drag queen autrichienne, elle a remporté l'Eurovision en 2014, faisant de sa barbe un symbole de liberté assumée.
Le musée de l'hôpital de Tavera à Tolède conserve un tableau de José de Ribera intitulé La Femme à barbe, daté de 1631. Preuve que cette figure attire bien avant le 19e siècle. La coupe de cheveux féminine dit beaucoup sur l'époque qu'elle traverse, tout comme la barbe portée par ces femmes audacieuses.

Des monstres de foire aux prodiges : l'évolution du regard sur les femmes à barbe
Le 15 mai 1902, le cirque Barnum and Bailey s'arrête à Toulouse. Un témoignage de l'époque décrit le spectacle avec une précision saisissante : on y exhibe la Femme à barbe, la Jeune fille à la chevelure de Mousse, la Japonaise sans bras, l'Homme mastodonte, le Gommeux-squelette et l'Homme-caoutchouc. Ces personnes aux physiques atypiques sont présentées comme des curiosités, des monstres au sens littéral du terme.
Pourtant, quelques années plus tôt, Annie Jones avait déjà commencé à contester cet ordre. En 1898 à Londres, elle organise la grève des horreurs et impose à Phineas Taylor Barnum de remplacer le mot freak par le mot prodigy sur tous les supports promotionnels. Un mot. Un seul changement de vocabulaire. Mais ce glissement dit tout d'une époque qui commence, lentement, à reconnaître la dignité de ces femmes.
Ce basculement ne s'est pas produit par décret. Il a fallu des femmes audacieuses, déterminées à contester les normes dominantes qui les réduisaient à leur apparence. La société ne change pas d'elle-même.
- Avant 1898 : les personnes atypiques sont catégorisées comme des freaks
- 1898 : Annie Jones organise la grève des horreurs
- Après 1898 : le terme prodigy s'impose dans les supports du cirque
Clémentine Delait, icône de la femme à barbe
Clémentine Delait naît le 5 mars 1865 à Chaumousey, dans les Vosges. Elle épouse Joseph Paul Delait, boulanger, le 25 avril 1885. C'est à la foire de Nancy, en 1901, qu'un client lui propose un pari : laisser pousser sa barbe contre 25 louis, soit 500 francs, l'équivalent de 2 283 euros en 2024. Elle relève le défi. Sa barbe, frisée et en double panache, devient sa signature.
Son café de Thaon-les-Vosges, rebaptisé Le café de la Femme à Barbe, ne désemplit plus. Elle pose pour des photographes qui éditent une quarantaine de cartes postales, signe des autographes, obtient une autorisation de travestissement pour poser en tenue masculine. Coquette dans ses robes très féminines, elle promène son chien en calèche et lit le journal.
| Date | Événement |
|---|---|
| 5 mars 1865 | Naissance à Chaumousey |
| 1901 | Décide de laisser pousser sa barbe |
| 1914-1918 | S'enrôle dans la Croix-Rouge |
| 1928 | Décès de Joseph, elle devient veuve |
| 19 avril 1939 | Meurt à Épinal d'une crise cardiaque |
Durant la Première Guerre mondiale, elle s'enrôle dans la Croix-Rouge et visite les tranchées. Les Poilus l'adorent. Sa célébrité dépasse les frontières : le prince de Galles la reçoit à Londres, le chah de Perse la rencontre à Vittel. Le cirque Barnum lui propose trois millions de francs. Elle décline sans hésiter.
Devenue veuve en 1928, elle rouvre un bar à Thaon-les-Vosges et propose des numéros de cabaret, accompagnée de sa fille adoptive Fernande, orpheline de guerre recueillie à cinq ans, et d'un perroquet. Les clients viennent de toute la France, d'Angleterre et d'Irlande.
Ses mémoires, publiées en 1934, révèlent une femme fière : « Il ne me vint pas à l'idée que je ne pouvais être qu'une femme curieuse exhibée, j'étais beaucoup plus et beaucoup mieux que cela. » Elle meurt à Épinal le 19 avril 1939. Son épitaphe : La Femme à Barbe.
Le film Rosalie de 2023, réalisé par Stéphanie Di Giusto et présenté au Festival de Cannes dans la section Un Certain regard, avec Nadia Tereszkiewicz et Benoît Magimel, a été critiqué par le Collectif Intersexe Activiste - OII France pour avoir présenté un personnage tragique, en totale contradiction avec le ton fier des écrits de Clémentine Delait.
Ce que l'histoire de la femme à barbe dit encore aujourd'hui
En 2021, le documentaire Un poil autre.e circule dans des ciné-débats autour de l'intersexuation. Ce n'est pas anodin. La figure de la femme à barbe nourrit désormais les queer studies et les approches intersectionnelles, qui croisent genre, classe sociale et normes corporelles.
- Le Face Shaving se répand chez des blogueuses américaines et anglaises depuis les années 2010
- Les réseaux sociaux ont démocratisé l'assomption de la pilosité féminine
- Des artistes comme Jennifer Miller transforment leur barbe en acte politique et artistique
Ce mouvement interroge ce que l'on attend encore du corps des femmes. Pas pour donner des réponses simples. Plutôt pour poser la bonne question : qui décide de ce qui est acceptable sur un visage de femme, et au nom de quoi ?
Victoria est une jeune blogueuse jeune et assumée qui aborde avec franchise les thèmes de la féminité, de la confiance en soi et du lifestyle. Sur son blog, elle partage conseils pratiques, réflexions personnelles et tendances pour inspirer une communauté engagée.
Défenseuse de la cause des femmes, Victoria milite pour l'égalité et l'empowerment à travers des articles accessibles et percutants. Ses lecteurs apprécient son ton authentique et son regard positif sur le changement social.