Le 1er novembre 1998, un ancien parachutiste de 29 ans posait le pied sur la route à Punta Arenas, à la pointe du Chili. Son objectif : rentrer chez lui à Hull, en Angleterre, à pied. Pas en quelques mois. En traversant la planète entière. Karl Bushby, né le 30 mars 1969, ancien membre du 3e bataillon de parachutistes de l'armée britannique, s'est lancé dans ce que l'on appelle désormais la Goliath Expedition — 58 000 kilomètres à parcourir à pied, sans aucun moyen de transport pour avancer, et l'obligation de rentrer en Angleterre uniquement à pied. Plus de 27 ans plus tard, il n'est pas encore arrivé.
De Hull à Punta Arenas : les origines d'une ambition sans limites
Tout commence par une idée plus modeste : parcourir l'Afrique à pied. Puis Karl Bushby entend parler de militaires qui envisagent de relier Londres et New York en traversant le détroit de Béring. L'étincelle change de forme. Un ami, également issu de l'armée britannique, lui souffle alors un conseil décisif — partir depuis la pointe de l'Amérique du Sud plutôt que l'inverse, pour que chaque pas représente un retour vers la maison. Ce cadrage mental ferait toute la différence dans les moments de doute.
Derrière ce parachutiste ayant servi 11 ans dans sa unité d'élite se cache un homme que la vie n'a pas épargné. La dyslexie a compliqué ses années d'école. Une croissance tardive lui a mis des bâtons dans les roues à l'armée. Son besoin de faire ses preuves — auprès de ses camarades, auprès de lui-même — semble avoir nourri une détermination peu commune. Angela Maxwell, aventurière ayant elle-même passé 7 ans à marcher autour du monde et l'une de ses plus proches amies, résume ainsi le personnage : Karl préférerait se couper le bras plutôt que de brûler une étape. Dimitri Kieffer, aventurier franco-américain, confirme : ancien militaire, tête solide, très organisé.
Le détroit de Béring à pied, 55 jours de détention en Russie : les épreuves d'un marcheur indestructible
Une traversée historique
En mars 2006, Karl Bushby et Dimitri Kieffer franchissent 90 kilomètres de glace sur le détroit de Béring en 15 jours. Ils deviennent les deux seuls aventuriers à avoir réalisé cette traversée dans ce sens. Un exploit absolu. Puis tout s'arrête près du village d'Uelen : arrêtés par les autorités russes, ils subissent 55 jours de détention sur le sol russe.
La libération n'arrive qu'après une intervention diplomatique impliquant John Prescott, alors vice-Premier ministre britannique, et Roman Abramovich, à l'époque gouverneur de Tchoukotka. Un dénouement qui illustre à quel point la géopolitique peut s'inviter brutalement dans une aventure individuelle.
La Russie, obstacle récurrent
Les problèmes de visa avec la Russie ne s'arrêtent pas là. En 2013, Moscou lui interdit l'entrée sur son territoire pendant 5 ans, invoquant une violation de frontière. La réponse de Bushby ? Parcourir 4 800 kilomètres à pied de Los Angeles jusqu'à Washington pour se présenter à l'ambassade de Russie. Le 23 octobre 2014, l'interdiction est levée, et une lettre d'invitation du gouvernement russe lui ouvre enfin la route. La frontière entre la Mongolie et la Russie est franchie en 2017. Le 8 août 2017, il atteint Oulan-Bator.
La mer Caspienne à la nage et le Bosphore : quand l'homme qui marche autour du monde doit innover
Début juin 2019, Bushby entre en Ouzbékistan. Quelques mois plus tard, la frontière entre l'Iran et le Turkménistan lui résiste, entre problèmes de visa et pandémie de Covid-19. Nouveau blocage. Nouveau contournement.
En août 2024, pour éviter la Russie et l'Iran — deux pays déconseillés aux détenteurs d'un passeport britannique — Bushby traverse la mer Caspienne à la nage depuis le Kazakhstan. 288 kilomètres en 31 jours, soit 132 heures de nage réparties en deux séances quotidiennes de 3 heures. L'ironie ? Il déteste l'eau. C'est Angela Maxwell qui lui avait soumis l'idée. Il l'avait rejetée. Trois mois plus tard, il la rappelait. Elle le rejoint comme co-nageuse, aux côtés des nageurs azerbaïdjanais Anastasiya Boborikna et Abdurrahman Rustamov. Le gouvernement azerbaïdjanais, contacté par simple courriel adressé au ministre des Sports, a fourni un bateau d'assistance.
De l'Azerbaïdjan, Bushby rejoint la Turquie et traverse le détroit du Bosphore vers l'Europe. Le 11 juin 2025, il patiente en Arménie pour un visa turc. Le 3 septembre 2025, il reprend sa marche en Turquie européenne. Le 16 septembre 2025, il arrive à Sofia, en Bulgarie. Le 1er mai 2026, Nuremberg. Hull est désormais en vue. Si vous cherchez d'autres idées de voyages inspirantes pour examiner le monde différemment, le contraste avec l'expédition de Bushby est saisissant.

Le Mexique, port d'attache d'un marcheur en perpétuel mouvement
La crise financière de 2008 frappe fort. Les sponsors lâchent. L'entrée en Russie est impossible faute de permis. Karl Bushby s'installe au Mexique, où il vit depuis lors. Ce pays devient son point de repli entre deux étapes, le lieu où il attend que les portes se rouvrent.
Ce rythme particulier dit quelque chose de profond sur la nature réelle de cette expédition. Lorsqu'une frontière administrative se ferme, il rentre au Mexique, prépare, réorganise. De 2008 à 2010, il n'avance pas d'un kilomètre. Après l'obtention de nouveaux sponsors en 2010 et d'un visa russe, il repart. En 2011, il parcourt environ 1 100 kilomètres avant d'atteindre Srednekolymsk.
Paradoxe assumé : malgré sa règle interdisant tout moyen de transport pour avancer, Bushby a pris l'avion depuis différents points du globe pour rejoindre sa base mexicaine. La distinction est claire dans son esprit — reculer pour mieux sauter n'est pas brûler une étape. Simon Bristow, journaliste pour The Hull Story, l'observe ainsi — vu tout ce qu'il a traversé pour respecter ses règles, il ne pense pas qu'il y dérogerait jamais.
Un exploit qui dépasse la marche : le récit d'une transformation intérieure
La Goliath Expedition ressemble par certains aspects au Chemin de Compostelle : une transformation profonde portée par chaque pas. Sauf que là, il ne s'agit pas de quelques semaines, mais d'une vie entière réorganisée autour d'un objectif unique. Les estimations d'arrivée ont glissé de 2012 à 2014, puis à 2026 — soit plus de 27 ans de périple.
Le prix humain est réel. Son fils Adam Bushby, né dans les années 90, n'a pu marcher un mois à ses côtés qu'en 2014. Des ruptures amoureuses jalonnent l'aventure. Karl le dit lui-même avec une franchise désarmante : c'est l'un ou l'autre, son objectif ou les relations humaines.
- Son père Keith Bushby, vétéran de l'armée britannique, n'était pas au courant de tout au début, faute de moyens de communication adaptés.
- Sa persévérance face aux obstacles administratifs — refus de visas, détentions, pandémie — illustre une endurance mentale aussi remarquable que physique.
Cette quête interroge ce que l'on est prêt à sacrifier pour accomplir quelque chose de grand. Peu de réponses simples ici, seulement la complexité d'un homme qui a choisi la route plutôt que la stabilité.
De Giant Steps à Hollywood : quand le monde entier s'intéresse à l'homme qui marche
Un livre, un documentaire, et bientôt le grand écran
En 2005, Bushby publie Giant Steps, un récit dans lequel il décrit comment marcher lui permet de connaître le monde de l'intérieur. En 2014, Beau Willimon, scénariste de la série House of Cards, produit un documentaire consacré à son aventure. Des discussions sont en cours pour une adaptation cinématographique, et de grandes maisons d'édition souhaitent publier un nouveau récit de Karl Bushby.
La question du retour
Le retour à Hull s'annonce presque aussi complexe que traverser la Sibérie. Retrouver des liens familiaux, réintégrer une société qu'il n'a plus connue depuis 27 ans — c'est une épreuve d'une autre nature. Dimitri Kieffer, qui travaille sur la Nexus Expedition, son propre tour du monde à traction humaine, espère accueillir Karl à Hull à l'automne prochain.
- La traversée du tunnel sous la Manche à pied reste une option sérieuse : par le passé, des aventuriers ont emprunté le tunnel de maintenance pour compléter un trajet similaire.
- Il lui resterait environ 3 200 kilomètres à parcourir, selon les sources les plus récentes.
Une chose est sûre : quand Karl Bushby posera enfin le pied dans les rues de Kingston upon Hull, ce ne sera pas simplement la fin d'un trajet de 58 000 kilomètres. Ce sera le moment où un homme devra apprendre, pour la première fois depuis presque trois décennies, à rester immobile.
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