Il n'existe pas de femme objectivement laide. Pourtant, la recherche "femme la plus moche du monde" génère des millions de requêtes chaque année sur Google. Ce chiffre, à lui seul, dit quelque chose de notre rapport collectif à l'apparence. Quelque chose d'inconfortable. Je voudrais qu'on s'y arrête.
Quand le regard des autres devient un verdict
L'histoire retient parfois des noms de femmes désignées comme "laides" par leur époque. Julia Pastrana, artiste mexicaine du XIXe siècle, souffrait d'hypertrichose généralisée, une condition qui couvrait son visage de poils. Elle fut exhibée dans des foires à travers l'Europe et l'Amérique du Nord, présentée comme "la femme la plus laide du monde". Pourtant, elle chantait, dansait, parlait plusieurs langues. C'est le regard des autres qui l'a réduite à son apparence.
Ce mécanisme est ancien. Il dit moins quelque chose sur la femme regardée que sur la société qui regarde. La désignation de laideur est toujours un acte de pouvoir. Elle classe, hiérarchise, exclut. Elle ne décrit pas : elle juge.
Je pense fréquemment à ce que ces femmes ont traversé intérieurement, dans un silence que personne ne cherchait vraiment à entendre.
La beauté n'est pas une donnée universelle
Les canons esthétiques varient radicalement selon les cultures et les siècles. Ce que l'Occident contemporain considère comme une norme de beauté féminine, d'autres civilisations ont jugé insignifiant, voire repoussant. Le concept de "femme la plus disgracieuse" ne résiste pas à un examen interculturel sérieux.
Dans le Japon de l'époque Heian (794-1185), l'idéal féminin incluait une peau très blanche, des sourcils épilés redessinés haut sur le front, et les dents noircies au contact d'une laque végétale, pratique appelée ohaguro. Une femme jugée très belle à Kyoto aurait pu paraître étrange à Florence à la même période, où l'on valorisait un front dégagé, une chevelure dorée et un teint rosé.
En Mauritanie, jusqu'au début des années 2000, l'embonpoint marqué était un signe de richesse et d'attractivité pour les femmes. Des fillettes étaient parfois nourries de force selon une pratique appelée gavage, pour atteindre un idéal corporel aujourd'hui condamné par les organisations de santé. Beau ou laid : toujours une construction.
Les critères scientifiques de l'attractivité : ce que la biologie dit vraiment
Certains chercheurs avancent l'idée de critères biologiques universels d'attractivité. La symétrie faciale, par exemple, serait associée à la santé génétique. Des études menées spécialement par l'Université de Nouvelle-Galles du Sud ont montré que les visages perçus comme les plus attractifs présentent fréquemment une symétrie plus prononcée que la moyenne. Mais "plus attractif en moyenne" n'est pas équivalent à "objectivement beau".
La beauté perçue dépend aussi de l'état émotionnel de l'observateur, de son niveau de familiarité avec la personne regardée, et même de facteurs contextuels comme l'heure de la journée ou la lumière ambiante. Une étude publiée en 2010 dans le journal Perception a démontré que les gens trouvent les visages plus attractifs après avoir consommé de l'alcool, phénomène connu sous le nom de "beer goggles effect". Ce seul exemple devrait suffire à relativiser la prétention à identifier "la femme la plus laide du monde".
L'attractivité n'est pas une propriété du visage. C'est une relation entre deux subjectivités.
Ce que l'on cherche vraiment quand on tape cette requête
Posons la question directement : pourquoi cherche-t-on "la femme au physique le plus repoussant" sur un moteur de recherche ? Je ne crois pas que ce soit par élémentaire curiosité esthétique. Ces recherches révèlent souvent une anxiété propre, un besoin de se situer dans une hiérarchie imaginaire. Se rassurer en regardant "plus bas" que soi. C'est un mécanisme psychologique connu.
Il y a aussi la fascination pour le monstrueux, héritée des cabinets de curiosités et des foires de freaks du XIXe siècle. Cette fascination a toujours ciblé préférentiellement les femmes, les personnes racisées, les corps différents. Ce n'est pas un hasard : ce sont précisément les corps sur lesquels la société a exercé historiquement le plus de contrôle.
Parfois, derrière ces recherches, se cache aussi une tentative de comprendre ses propres peurs. Certains rêves, comme rêver de manger du verre, traduisent une angoisse corporelle profonde, celle d'être blessé de l'intérieur, ou jugé de l'extérieur. Le corps comme terrain de toutes les angoisses.

Les femmes désignées comme laides : ce que leur histoire nous apprend
Mary Beith, Catharina Hooft, Julia Pastrana : des femmes dont l'histoire a retenu les noms pour des raisons souvent liées à une différence physique que leur époque transformait en spectacle. Ces vies méritent autre chose que d'être réduites à un palmarès de la laideur.
Lizzie Velásquez, Américaine née en 1989, souffre d'une maladie rarissime qui l'empêche de prendre du poids. Elle a été désignée en 2011 par un internaute comme "la femme la plus laide du monde" sur YouTube. Au lieu de se taire, elle a monté sur scène, écrit des livres, donné des conférences TED devant des milliers de personnes. Elle a transformé ce jugement brutal en matière première pour comprendre la cruauté ordinaire du regard collectif.
Son cas illustre quelque chose d'essentiel : la désignation de laideur ne dit rien de définitif sur celle qui la reçoit. Elle révèle surtout la paresse morale de celui qui la prononce.
La laideur comme construction sociale et politique
Les normes esthétiques ne sont jamais neutres. Elles servent des intérêts. L'industrie cosmétique mondiale pesait 625 milliards de dollars en 2025, selon les données de Statista. Cette économie repose structurellement sur l'entretien d'une insatisfaction : vous n'êtes pas assez belle, mais vous pourriez l'être, moyennant finances.
Dans ce système, la figure de "la femme la plus laide" joue un rôle de repoussoir absolu. Elle définit par l'extrême ce que personne ne doit devenir. Elle est l'horizon négatif que l'industrie utilise sans jamais le nommer. Et ce sont presque toujours des femmes qui occupent cette place symbolique, rarement des hommes.
Le philosophe Michel Foucault avait déjà analysé comment les sociétés construisent des figures de l'anormalité pour discipliner les corps. La laideur féminine codifiée fonctionne exactement selon cette logique de contrôle.
Regarder autrement : dépasser le jugement esthétique pour reconstruire le regard
Ce qui m'intéresse davantage que le verdict, c'est l'éducation du regard. Apprendre à regarder un visage sans le noter est une compétence que personne ne nous enseigne vraiment, ni à l'école, ni en famille, ni dans les médias.
Des disciplines comme la phénoménologie ou certaines pratiques contemplatives bouddhistes invitent à suspendre le jugement esthétique pour observer simplement ce qui est là, un nez, deux yeux, une expression, sans hiérarchiser. C'est un exercice difficile. Profondément contre-culturel dans une société saturée d'images filtrées et retouchées.
Si vous avez lu jusqu'ici, je vous propose une chose concrète : la prochaine fois que vous croisez un visage qui vous dérange, demandez-vous ce que ce dérangement dit de vous, pas de l'autre. Le regard qu'on porte sur les autres est toujours un autoportrait. C'est là que commence, peut-être, une façon plus honnête de se tenir dans le monde.
Victoria est une jeune blogueuse jeune et assumée qui aborde avec franchise les thèmes de la féminité, de la confiance en soi et du lifestyle. Sur son blog, elle partage conseils pratiques, réflexions personnelles et tendances pour inspirer une communauté engagée.
Défenseuse de la cause des femmes, Victoria milite pour l'égalité et l'empowerment à travers des articles accessibles et percutants. Ses lecteurs apprécient son ton authentique et son regard positif sur le changement social.