Pervers narcissique : ce que recouvre l'expression, et ses limites
Peu d'expressions ont fait une telle carrière : des cabinets de psychanalystes aux magazines, puis aux conversations entre amis, « pervers narcissique » est devenu le mot pour dire « il m'a fait du mal et je n'y comprends rien ». Cette page explique ce que l'expression voulait dire au départ, ce qu'elle est devenue, et pourquoi elle aide rarement à y voir clair.
Rédaction 123 People · relu le 19 octobre 2026
« Pervers narcissique » est une expression surtout française, née dans la psychanalyse. Le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier la propose dans les années 1980 pour décrire une manière de se valoriser aux dépens d'autrui, en se protégeant de ses propres conflits intérieurs en les faisant porter aux autres. Elle n'a rien à voir avec la perversion sexuelle.
Trois choses à retenir :
- Ce n'est pas un diagnostic : l'expression ne figure ni dans le DSM ni dans la classification de l'OMS.
- Elle a été popularisée par le livre de Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral (1998), puis par les médias, au point de servir aujourd'hui à qualifier n'importe quel ex difficile.
- Racamier décrivait un processus entre des personnes plus qu'un type d'individu ; les spécialistes eux-mêmes jugent le terme flou et galvaudé.
D'où vient l'expression
Paul-Claude Racamier (1924-1996), psychiatre et psychanalyste, publie en 1986 un article sur la « perversion narcissique », puis en 1987 un texte qui porte ce titre dans la revue Gruppo, repris plus tard par les éditions Payot. Il y décrit une organisation psychique où quelqu'un évite ses propres souffrances et conflits internes en les déplaçant sur autrui, qu'il manipule, dévalorise et utilise comme un objet. Le mot « perversion » renvoie ici au détournement de la relation, pas à la sexualité.
Le psychanalyste Alberto Eiguer reprend la notion en 1989, puis la psychiatre Marie-France Hirigoyen la rend célèbre avec Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien (1998), qui décrit les effets de ce qu'elle appelle les « pervers narcissiques » sur leurs victimes. Le succès du livre fait sortir le terme du cercle des spécialistes.
Ce que l'expression décrit
Dans les descriptions cliniques, on retrouve une façon d'agir plus qu'une liste de traits : séduire, puis isoler, dévaloriser par petites touches, faire douter l'autre de ce qu'il perçoit, retourner les reproches, ne jamais se remettre en cause, et laisser l'autre épuisé en paraissant intact. Plusieurs de ces mécanismes ont aujourd'hui leur propre nom dans ce lexique : le gaslighting pour le doute instillé, le love bombing pour la séduction excessive du début.
Ces comportements existent, et ils font des dégâts réels. La question n'est pas de nier la souffrance de ceux qui les subissent ; elle est de savoir si l'étiquette « pervers narcissique » aide à la comprendre.
Pourquoi l'expression pose problème
- Ce n'est pas un diagnostic. Aucune classification internationale ne la retient. Elle est souvent confondue avec le trouble de la personnalité narcissique, qui existe, lui, mais obéit à des critères précis et se diagnostique en consultation.
- Elle est devenue un fourre-tout. Des cliniciens comme Claude Nachin la jugent confuse ; d'autres parlent d'une invention galvaudée. Hirigoyen elle-même regrette qu'on l'applique à tort à des gens simplement extravertis, et rappelle que la pathologie qu'elle décrivait est bien plus rare qu'on ne le croit.
- Elle désigne une personne, là où Racamier décrivait un processus. Pour lui, la perversion narcissique se joue entre des personnes, dans une interaction ; en faire un type d'individu fige le jugement.
- Elle clôt la réflexion. Une fois l'autre étiqueté, on n'a plus à comprendre ce qui s'est passé, ni ce qu'on veut. C'est soulageant, et c'est un piège.
Ce qu'il ne faut pas en conclure
Cette page ne vous aidera pas à savoir si votre partenaire, votre ex ou votre mère « est » un pervers narcissique, et aucune page ne le peut. Ce qui compte, c'est ce que vous vivez : si vous avez peur, si vous doutez de vos souvenirs, si vous vous excusez tout le temps, si vous ne voyez plus vos proches. Ces situations relèvent d'un professionnel de santé, et, s'il y a de la violence, physique ou psychologique, du 3919, gratuit et ouvert à toute heure. Vous n'avez pas besoin d'un mot savant pour avoir le droit d'être aidé.
Vos questions
Pervers narcissique, est-ce une maladie reconnue ?
Non. L'expression vient de la psychanalyse française (Racamier, années 1980) et n'apparaît dans aucune classification des troubles mentaux, ni le DSM américain ni la CIM de l'OMS. Ce qui existe, c'est le trouble de la personnalité narcissique, avec des critères précis, qu'un psychiatre ou un psychologue peut évaluer. Les deux sont souvent confondus, à tort.
Comment reconnaître un pervers narcissique ?
La question, posée ainsi, n'a pas de bonne réponse : on ne diagnostique pas quelqu'un à partir d'une liste lue en ligne, et les spécialistes jugent le terme lui-même trop flou. Ce qu'on peut reconnaître, ce sont des comportements : dévalorisation répétée, isolement, doute instillé, reproches retournés. S'ils vous font souffrir, c'est à un professionnel qu'il faut en parler, pour vous.
Sources, relues le 19 octobre 2026
Les termes cliniques décrivent des situations qui relèvent d'un professionnel de santé ; les questionnaires sont des jeux de réflexion, pas des tests psychologiques.